Proposition de Restriction Européenne sur l’Octocrylène (CAS 6197-30-4) : Enjeux Scientifiques et Réglementaires
- Rim Kaidi
- 12 nov.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 nov.
L’octocrylène est un filtre ultraviolet (UV) largement utilisé dans les produits cosmétiques, notamment dans les crèmes solaires, pour absorber les UVB et une partie des UVA, assurant ainsi la protection de la peau contre les effets du soleil. Actuellement, l’octocrylène est autorisé dans les produits cosmétiques dans une concentration maximale de 9 % conformément à l'Annexe VI du Règlement cosmétique européen [1].
Cependant, en raison des préoccupations environnementales croissantes, et suite à une proposition de l’ANSES, l’Agence Européenne des Produits Chimiques (ECHA) a lancé, en 2025, une consultation publique concernant une restriction de l’utilisation de l’octocrylène dans les produits cosmétiques finis. Cette proposition de restriction vise à interdire l’octocrylène dans les produits cosmétiques à une concentration égale ou supérieure à 0,001 % [2].
La consultation débutera le 24 septembre 2025 et prendra fin le 24 mars 2026. Les commentaires anticipés sont encouragés avant le 23 janvier 2026, pour permettre aux comités d'examiner les retours lors de leurs premières discussions. La décision finale sur cette proposition de restriction sera prise en 2027, après l’examen des avis des comités scientifiques de l’ECHA et de la Commission européenne [2].
1. Justification de la Restriction
L’objectif principal de cette restriction est de réduire les risques environnementaux liés à l’accumulation généralisée de l’octocrylène dans les milieux aquatiques. Bien que l’octocrylène soit un filtre efficace pour la protection solaire, il représente un risque pour l’environnement en raison de sa persistance et de sa toxicité, en particulier dans les écosystèmes aquatiques. En effet, l’octocrylène est difficilement biodégradable et peut s’accumuler dans les tissus biologiques des organismes aquatiques [1].
2. Caractérisation du Danger
Le danger de l’octocrylène est évalué en fonction de ses propriétés écotoxicologiques, telles que la toxicité, la persistante, et son potentiel de bioaccumulation.
Persistante et non facilement biodégradable : L’octocrylène est conclu comme persistant (P) et très persistant (vP) en raison de sa faible biodégradabilité, sur la base des tests standard de biodégradabilité (OCDE 301). L’octocrylène présente une forte lipophilie (log Kₒw > 6) et une structure aromatique, indicateurs d’accumulation potentielle dans les tissus biologiques. Bien que des données de surveillance environnemental in situ suggère une accumulation dans les organismes biologiques, les résultats des études expérimentales in vivo chez le poisson démontrent que l’octocrylène n’est ni bioaccumulable (B), ni très bioaccumulable (vB) sur la base des critères de bioaccumulation de l’Annexe XIII de REACH. Ainsi, l’octocrylène n’est pas classé comme très persistant et très bioaccumulable (vPvB) [1].
Toxicité aquatique : L’octocrylène présente une toxicité chronique élevée pour les organismes aquatiques. Les tests sur Daphnia magna ont déterminé une NOEC (concentration sans effet observé) de 2,66 µg/L pour la reproduction, ce qui indique une toxicité importante même à de faibles concentrations. Ce seuil permet de calculer une PNEC (concentration prédite sans effet) pour l’eau douce de 0,266 µg/L [1].
3. Caractérisation du Risque
Le risque environnemental est évalué en tenant compte à la fois du danger de l’octocrylène et des conditions d’exposition dans les milieux aquatiques. Ce risque est déterminé par la concentration réelle de l’octocrylène dans l’environnement par rapport à sa concentration prédite sans effet.
Ratios de caractérisation du risque (RCR) : Les Ratios de Caractérisation du Risque (RCR), qui comparent la concentration environnementale prédite (PEC) à la concentration prédite sans effet (PNEC), sont utilisés pour évaluer le risque dans différents scénarios. Les RCR dépassent 1 dans la plupart des cas ; dans le scénario d'exposition lié aux émissions pendant la baignade dans les lacs d'eau douce (ES 12), le RCR est calculé à 744 pour l'eau douce et 7443 pour les sédiments d'eau douce. Pour les eaux côtières marines, le RCR est de 109 pour l'eau et 1108 pour les sédiments. Ces chiffres indiquent que les concentrations réelles d’octocrylène dans l’environnement dépassent largement le seuil de 0,266 µg/L, suggérant un risque environnemental non acceptable [1,2].
Voies de dissémination et émissions : Les principales voies d’émission de l’octocrylène dans l’environnement sont :
Rejets directs lors de la baignade, où jusqu’à 50 % de la quantité appliquée peut être libérée dans l’eau [2].
Rejets indirects via les eaux usées domestiques, qui entraînent la dissémination de l’octocrylène dans les sols agricoles et les cours d’eau, augmentant ainsi la contamination des milieux aquatiques [1,2].
Ces émissions généralisées et persistantes contribuent à la pollution des milieux aquatiques, augmentant le risque environnemental.
4. Proposition de Restriction
La proposition de restriction soumise à consultation publique vise à interdire l’utilisation de l’octocrylène dans les produits cosmétiques finis à une concentration égale ou supérieure à 0,001 %. Cette mesure vise à réduire les émissions de la substance dans l’environnement, principalement en limitant son usage dans les cosmétiques, qui représentent la voie principale d’exposition [1,2].
5. Enjeux Scientifiques et Industriels
Eléments robustes de la Restriction :
Protection des milieux aquatiques : L’octocrylène est toxique à faibles concentrations pour de nombreux organismes aquatiques. La restriction contribuerait à préserver la qualité des écosystèmes aquatiques [1].
Substitution possible : Il existe plusieurs filtres UV de nouvelle génération, avec un profil environnemental plus favorable, capables de remplacer l’octocrylène dans les produits cosmétiques.
Principe de précaution : La réduction de l’exposition à cette substance est cohérente avec les objectifs du règlement REACH, visant à limiter l’exposition aux substances persistantes et toxiques [1].
Limites et Incertitudes :
Incertitudes sur la bioaccumulation : Bien que persistant, la bioaccumulation de l’octocrylène dans les organismes aquatiques reste mal caractérisée [1].
Substituts écologiques : Si d’autres filtres UV alternatifs existent, leur profil environnemental n’est pas encore validé, ce qui peut compliquer leur adoption immédiate [2].
6. Conclusion
Les évaluations de la France et de l’ECHA concluent que l’usage massif de l’octocrylène représente un risque environnemental inacceptable selon les critères REACH. Les éléments de danger — toxicité chronique, persistance et diffusion large — justifient une action réglementaire préventive.
La restriction proposée, fixant un seuil de 0,001 %, constitue une mesure forte pour protéger les écosystèmes aquatiques, tout en laissant un délai d’adaptation à l’industrie.
L’octocrylène illustre la tension entre protection de l’environnement et sécurité sanitaire. La décision finale de la Commission devra assurer une transition vers des produits sûrs, performants et durables.
Bibliographie
Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l'Alimentation, de l'Environnement et du Travail (ANSES). "Regulatory Management Option Analysis (RMOA) on Octocrylène." Report for public consultation, March 2023. Available on the official ANSES website. (2023)
European Chemicals Agency (ECHA). "Annex XV Restriction Report: Proposal to restrict Octocrylène (CAS 6197-30-4)." Consultation launched on 24 September 2025, closing on 24 March 2026. Accessible via ECHA website. (2025)
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