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Comment intégrer les propriétés environnementales dans l’évaluation des ingrédients cosmétiques ?

  • 28 juil.
  • 7 min de lecture

La sécurité des produits cosmétiques est généralement abordée sous l’angle de la santé humaine : irritation, sensibilisation, toxicité systémique, perturbation endocrinienne… Pourtant, les propriétés environnementales des ingrédients prennent une importance croissante dans les processus d’évaluations des substances et dans les stratégies de développement de produits notamment sur le choix d’ingrédients de formulation.


Cette évolution répond à plusieurs facteurs convergents :

  • les attentes des consommateurs ;

  • les stratégies RSE des entreprises ;

  • certaines réglementations environnementales ;

  • et le développement d’outils d’évaluation et de notation d’impact environnemental des produits cosmétiques.


Cependant, certaines notions sont encore fréquemment simplifiées ou mal interprétées.


→ Une substance biodégradable n’est pas nécessairement inoffensive pour les organismes aquatiques.

→ Et certaines substances peuvent devenir préoccupantes avant même une restriction réglementaire officielle.

→ Quant à l’origine naturelle d’un ingrédient, elle ne constitue pas en soi une garantie d’absence d’impact environnemental.


L’objectif de cet article est de rappeler quelques bases utiles pour comprendre comment les propriétés environnementales peuvent être intégrées dans l’évaluation des ingrédients cosmétiques.


1. Écotoxicité et devenir environnemental : deux piliers complémentaires


Les propriétés environnementales d’une substance reposent principalement sur deux catégories majeures de données :

  • l’écotoxicité, c’est-à-dire mesurer les effets sur les organismes vivants ;

  • le devenir environnemental, autrement dit comportement de la substance.


Ces notions sont complémentaires mais correspondent à des réalités scientifiques différentes.


Écotoxicité

L’écotoxicité vise à caractériser les effets d’une substance sur les organismes exposés dans leur milieu environnemental, par exemples :

  • aquatiques tels que poissons, algues, ou invertébrés aquatiques ;

  • terrestres tels que les macroorganismes et les microorganismes du sol ;

  • etc.


Les études peuvent porter sur des expositions de courte durée (toxicité aiguë) ou de longue durée (toxicité chronique).


Les indicateurs les plus fréquemment utilisés sont :

  • les EC50 et LC50 pour caractériser la toxicité aigüe ;

  • les EC10 et NOEC pour caractériser la toxicité chronique.


→ Ces données permettent de caractériser le danger environnemental d’une substance.


Le devenir environnemental

Une fois rejetée dans l'environnement, une substance peut se répartir entre différents compartiments (eau, sol, sédiments, air) et subir diverses transformations.


Les paramètres étudiés incluent notamment :

  • la solubilité ;

  • la volatilité ;

  • la dégradation ;

  • la biodégradabilité ;

  • la mobilité ;

  • la bioaccumulation ;

  • l’adsorption sur les particules dans l’eau, sédiments, sol, air et organismes vivants.


→ Le devenir environnemental contribue fortement à l’évaluation :

  • de l’exposition environnementale ;

  • du potentiel de transport à longue distance ;

  • de la persistance ;

  • du potentiel d’accumulation dans les organismes vivants ;

  • et du risque environnemental global.


Dans les réglementations transversales telles que REACH ou sectorielles telles que les biocides, les données d’écotoxicité et de devenir environnemental sont indissociables pour réaliser une évaluation environnementale complète.


Références réglementaires

Les exigences en matière d’informations sur les propriétés environnementales sont notamment encadrées par :

  • le règlement REACH (CE) n°1907/2006 ;

  • le règlement CLP (CE) n°1272/2008 ;

  • ainsi que les documents d’orientation de l’ECHA.


Le règlement cosmétique européen (CE) n°1223/2009 ne prévoit pas directement d’évaluation environnementale complète des ingrédients cosmétiques pour la mise sur le marché du produit cosmétique lui-même. Cependant, d’autres réglementations environnementales peuvent indirectement impacter les ingrédients utilisés dans les produits cosmétiques.


Certaines substances utilisées en cosmétique présentent ainsi une toxicité élevée pour les organismes aquatiques. Parmi les exemples fréquemment cités figurent la Benzophenone-3 ou encore certains tensioactifs éthoxylés tels que le Laureth-3.


2. Les classifications environnementales CLP


Les propriétés écotoxicologiques peuvent conduire à une classification environnementale selon le règlement CLP (CE) n°1272/2008.

Les classes de danger pour l’environnement les plus connues sont :

  • Aquatic Acute,

  • Aquatic Chronic.


Ces classifications prennent notamment en compte les propriétés suivantes :

  • la toxicité aquatique ;

  • la biodégradabilité ;

  • le potentiel de bioaccumulation.


Certaines substances très toxiques pour les organismes aquatiques peuvent ainsi être classées selon le CLP :

  • Aquatic Acute Categorie 1 ;

  • Aquatic Chronic Categorie 1 ;


avec parfois des facteurs multiplicateurs (M-factors), en fonction de la valeur de toxicité aquatique la plus basse, venant majorer leur impact dans les calculs de classification des mélanges.


Mais les préoccupations environnementales vont aujourd’hui au-delà de la seule toxicité aquatique.


Plus récemment, en 2023, de nouvelles classes de danger sont introduites :

  • perturbateurs endocriniens pour l'environnement (ED ENV) ;

  • substances PBT (Persistantes, Bioaccumulables et Toxiques) ;

  • substances vPvB (très Persistantes et très Bioaccumulables) ;

  • substances PMT (Persistantes, Mobiles et Toxiques) ;

  • substances vPvM (très Persistantes et très Mobiles).


Ces propriétés sont aujourd'hui fortement surveillées car elles permettent d'identifier des substances susceptibles de générer des impacts environnementaux à long terme avant même l'apparition d'une restriction réglementaire.


Des ingrédients tels que certains silicones cycliques, filtres UV ou substances fluorées illustrent cette tendance croissante à l'anticipation réglementaire.


Le Bumetrizole, utilisé comme filtre UV, constitue également un exemple de substance identifiée comme préoccupante en raison de sa persistance, de son potentiel de bioaccumulation, et a été conclue comme vPvB.


D'autres ingrédients cosmétiques peuvent également illustrer les préoccupations liées à la persistance et à la bioaccumulation. C'est notamment le cas du C9-15 Fluoroalcohol Phosphate, appartenant à la famille des substances fluorées (PFAS), reconnues pour leur très forte persistance dans l'environnement. L'Octrizole , utilisé comme absorbeur UV pour protéger les formulations de la photodégradation, a également été identifié comme présentant des propriétés préoccupantes de persistance et de bioaccumulation, est conclue vPvB.

Ces cas illustrent la manière dont les critères PBT/vPvB deviennent aujourd'hui des facteurs majeurs d'anticipation réglementaire et de substitution.


→ Ces propriétés deviennent aujourd’hui des critères majeurs d’anticipation réglementaire et de substitution.


3. Biodégradabilité : une notion souvent mal comprise


La biodégradabilité est probablement la propriété environnementale la plus connue du grand public. Pourtant, elle est également l’une des plus souvent simplifiées.

Une substance biodégradable n'est pas nécessairement peu toxique pour l'environnement.


À l'inverse, une substance présentant une faible toxicité immédiate peut s'avérer préoccupante si elle persiste durablement dans les milieux naturels.

Les essais de biodégradabilité évaluent la capacité des microorganismes à dégrader une substance dans des conditions expérimentales standardisées.


Parmi les ingrédients connus pour leur faible biodégradabilité figurent notamment :

  • certaines benzophénones : Benzophénone-1, Benzophénone-2, Benzophénone-6, Benzophénone-8 ;

  • le BHT ;

  • certains filtres UV modernes ;

  • l'acide étidronique (INCI : ETIDRONIC ACID) ;

  • certaines résines dérivées de colophane (INCI COLOPHONIUM, Glyceryl Rosinate, Hydrogenated Rosinate …)

  • certains hydrocarbures synthétiques.


Biodégradabilité des mélanges

Pour les produits cosmétiques finis, la biodégradabilité peut être estimée à partir des propriétés ingrédients individuels.


Toutefois, cette approche présente plusieurs limites :

  • disponibilité variable des données disponibles ;

  • différences entre conditions expérimentales et conditions réelles ;

  • interactions éventuelles entre composants.


4. Les influences des réglementations environnementales sur les cosmétiques


Le règlement cosmétique européen (CE) n°1223/2009 n'impose pas d'évaluation environnementale complète des produits cosmétiques avant leur mise sur le marché.


En revanche, d’autres réglementations peuvent avoir un impact direct sur les ingrédients utilisés :

  • règlement REACH ;

  • règlement CLP ;

  • restrictions environnementales spécifiques.


L’exemple emblématique des silicones cycliques

  • Les silicones cycliques :

  • Cyclotetrasiloxane (D4) ;

  • Cyclopentasiloxane (D5) ;

  • Cyclohexasiloxane (D6),

constituent probablement les exemples les plus connus.


Leurs propriétés PBT et vPvB ont conduit à l'introduction de restrictions dans le cadre de REACH, avec des conséquences directes pour certaines catégories de produits cosmétiques, notamment les produits rincés.


La restriction a notamment été introduite via le règlement (UE) 2018/35 modifiant l’annexe XVII de REACH,


→ Même si cette restriction ne relève pas du règlement cosmétique lui-même, elles impactent directement certaines catégories de produits cosmétiques, notamment les produits rincés.


5. Anticiper plutôt que subir : l'intérêt stratégique des données environnementales


Les propriétés environnementales ne servent pas uniquement à répondre à une obligation réglementaire existante.

Elles deviennent également des outils d’aide à la décision pour :

  • les formulateurs ;

  • les évaluateurs de la sécurité ;

  • les équipes réglementaires ;

  • les responsables RSE.


L'objectif est d'identifier le plus tôt possible les substances susceptibles de devenir problématiques.


Certaines substances peuvent ainsi être écartées :

  • en raison de restrictions existantes ;

  • pour anticiper des évolutions réglementaires futures ;

  • ou dans le cadre d’une démarche environnementale volontaire.


→ Les classifications PBT, vPvB ou perturbateur endocrinien environnemental sont aujourd’hui particulièrement surveillées dans cette logique d’anticipation.

Dans la base de données COSMETICK, plus de 2 200 ingrédients cosmétiques disposent aujourd'hui d'un profil écotoxicologique. Parmi eux, 140 présentent un niveau de préoccupation environnementale élevé à très élevé.


On y retrouve notamment :

  • certains filtres UV ;

  • certains parabènes ;

  • plusieurs silicones ;


mais aussi des ingrédients moins souvent associés aux enjeux environnementaux comme le Bakuchiol, le Propyl Gallate ou encore le Menthoxypropanediol.

Cette approche facilite la priorisation des actions de substitution et l'anticipation des évolutions réglementaires.


6. Vers des approches environnementales plus globales


L’évaluation environnementale d’un produit cosmétique ne repose pas uniquement sur l’écotoxicologie des ingrédients.


Des approches plus globales se développent aujourd’hui, notamment via :

  • l’analyse du cycle de vie (ACV). ;

  • les émissions carbone ;

  • la consommation d’eau ;

  • les emballages ;

  • les scores environnementaux des matières premières.


Des initiatives telles que le Green Impact Index ou le EcoBeautyScore illustrent cette évolution vers une évaluation multicritère.

Dans cette perspective, les données écotoxicologiques constituent un élément essentiel mais non exclusif de l'évaluation environnementale globale d'un produit.

 

COSMETICK affiche des propriétés écotoxicologiques et environnementales des ingrédients, données importantes pour les analyses de cycle de vie, ou autre système d’évaluation et de notation d’impact environnemental.


7. Données manquantes et limites des évaluations environnementales


Comme en toxicologie humaine, les données environnementales restent parfois incomplètes.


Les difficultés les plus fréquentes concernent :

  • l’absence de données de biodégradabilité ;

  • le manque de données écotoxicologiques ;

  • les différences méthodologiques entre études ;

  • les extrapolations nécessaires pour certaines substances.


Ces données manquantes peuvent rendre certaines conclusions difficiles, notamment pour :

  • les mélanges complexes ;

  • certaines matières premières d’origine naturelles ;

  • ou les substances insuffisamment caractérisées.


C'est notamment le cas de certains ingrédients fréquemment utilisés, telles que :

  • Polyhydroxystearic Acid ;

  • Saccharide Isomerate ;

  • Sclerotium Gum ;

  • Isononyl Isononanoate.


La gestion de ces incertitudes constitue aujourd'hui un enjeu majeur de l'évaluation environnementale.


Conclusion


L’impact environnemental des ingrédients cosmétiques repose sur plusieurs dimensions complémentaires :

  • Ecotoxicité ;

  • Biodégradabilité ;

  • Persistance ;

  • Bioaccumulation ;

  • Réglementation ;

  • et parfois analyse de cycle de vie.

 

→ Ces propriétés ne servent plus uniquement à classer les substances. Elles deviennent également des outils d’aide à la décision, de formulation responsable et d’anticipation réglementaire.


Dans un contexte où les exigences réglementaires continuent de se renforcer, la structuration et l’exploitation des données écotoxicologiques apparaissent comme un levier incontournable pour l’industrie cosmétique.


Et surtout gardons en tête :

→ Une substance biodégradable n’est pas nécessairement non toxique pour l’environnement.


Auteurs: Clarisse Bavoux & Cyril Durou


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